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  • Yvon Corbeil

(IG) L'homme, conteur


Réalité kaléidoscope

Le sens n'est pas dans l'événement, mais dans la série où on l'inscrit. Cette série est une pure interprétation, plus exactement un choix effectué parmi un nombre indéterminé de séries qui n'exclut que celles qui sont naturellement impossibles, ces dernières étant en nombre plus restreint qu'on ne l'imagine habituellement.


Imaginons la réalité comme fournie au travers d'un kaléidoscope. Autant de possibilités différentes à partir desquelles on peut construire le sens du réel. L'homme construit une histoire à partir de l'un de ces fragments. Elle devient L'histoire s'il se trouve que d'autres, autour de lui, la corroborent. L'homme devient fou, idiot, si son interprétation reste isolée. Pour croire à notre interprétation, il faut en convaincre les autres.


Les événements naturels qui semblent obéir à des «lois» ne procèdent en fait que par habitude. Les progrès de notre observation en témoignent: plus on est en mesure de lire les causalités naturelles sur une longue période de temps, plus on découvre l'aspect temporaire des «lois», lesquelles, dès lors, n'en sont pas (au sens fort).


Ce qui ne nous empêche pas de persévérer dans l'idée de lire des significations dans ces habitudes; l'évolution, par exemple.


Causalité

Finalité de la réalité elle-même ou excroissance, amplification démesurée d'une simple adaptation aux conditions d'être du vivant? Les deux sont possibles.


Au centre de cette faculté, la catégorie conceptuelle de la causalité, que l'on peut justifier naturellement dans la mesure où l'être qui réussit à l'appliquer sur les conditions effectives de son existence y gagne un avantage certain. Mais il y a loin, et même assez loin, entre la simple causalité appliquée aux événements naturels et la recherche constante et jamais démentie de «sens» susceptible d'être associé à l'une ou l'autre série.


Ainsi, l'homme raconte. Il raconte probablement d'abord la nature et les choses simples autour de lui. Mais pourquoi les inscrit-il dans des interprétations plus vastes? Pourquoi semble-t-il qu'il faille qu'il le fasse?


Nietzsche sur la piste: la causalité comme don de sens. La causalité, certes, mais pourquoi la doubler d'un sens?


L'homme, conteur

Ce qui réjouit est ce qui commence ou projette, ce qui attriste est ce qui se termine ou se remémore. L'homme aime ce qui vient - sauf si ce qui vient est interprété comme devant être, ou risquant d'être, une fin (1). — C'est dans la poursuite de son être, cette suite dans laquelle il tire son être présent, qu'il se réalise au sens propre. Il ne se réalise pas dans le présent; le faire, pour lui, équivaudrait à renoncer à ce qu'il est pour retourner à l'«état de nature».


Quant au souvenir, il se le rappelle comme ce qui était un présent prolongé dans un à-venir. Mais c'est une boucle de sens, un «chapitre», terminée et, à ce titre, le souvenir est toujours et nécessairement triste; plus exactement, mélancolie. Tout souvenir, même joyeux, est triste. Tout avenir, même angoissant, est captivant. Si l'angoisse qui accompagne un à-venir est trop grande, l'homme peut regimber et tenter de faire du sur-place, mais la décomposition inexorable de la signification de cette stase fera que, tôt ou tard, il marchera (ou mourra).


L'homme est pris par la nécessité, muée en volonté, d'avancer. Ce n'est que si cette marche semble le conduire à sa mort qu'il refuse. Et avant de signifier la fin de son être, la mort signifie, d'abord et surtout, la cessation définitive de la possibilité d'avancer, c'est-à-dire la fin du sens.


D'où, évidemment, le fait que l'homme produit pour ainsi dire naturellement des théories, variées, sur d'éventuelles suites de sens au delà de la mort. (À ce propos, même la «suite» «pas-de-suite» ne diffère pas fondamentalement des autres. En estimant que la mort est la simple et stricte cessation de tout, l'homme crée encore du sens dans et autour de son histoire actuelle.)


(1) Et encore; s'il se trouve que cette fin appréhendée fournit un sens jugé en valoir la peine, l'homme peut alors marcher vers sa fin, et même y marcher sereinement. Savoir bien finir son existence, de tout temps, est considéré comme une, sinon la réussite existentielle. Pourquoi, sinon parce qu'elle boucle le sens?


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