Brèves

Sur les comptoirs où l'on paye, dans les librairies voire les pharmacies, il y a souvent de ces petits ouvrages pas chers qui renferment en quelques maximes bien senties toute la sagesse du monde.

«Après la pluie le beau temps.»  «Celui qui n'a pas ses misères les attend»... ce genre de choses.

Alors je vous offre les miennes, gratis!

(Certaines de ces brèves sont parues dans Le Devoir au début des années 2000.)

Toute cause a des partisans stupides mais ne l'est pas sous le seul prétexte qu'elle en a.
Donner l'art, c'est savoir omettre, se retirer, faire confiance au spectateur, au lecteur.  C'est inviter à la fréquentation et non fournir des explications.
Je suis claustrophobe.  Ce corps est une boîte qui rapetisse, rapetisse...
Recette pour se défaire d'un gouvernement honni en trois mois, sans sortir de chez soi et en faisant profit: 1) Réduire au strict minimum toute consommation de produits ou services taxables; 2) Renoncer à la consommation des vaches à lait contributives (alcool, tabac, loterie; 3) Laisser mijoter.
Nous sommes habités d'un grand sentiment de culpabilité.  La preuve en est que les livres qui se vendent le mieux sont les recettes de cuisine et les livres pour enfants.  Or, ces derniers ne lisent pas alors que les grands ne cuisinent. plus.
La dame se dit «spécialiste des reconfigurations contemporaines des relations intimes» (sic).  Le monde est-il si encombré qu'il faille se condamner à une si petite niche?
J'ignore si la terre est plate, puisqu'on n'en voit pas le bout; mais je suis sûr qu'elle ne tourne pas, sinon nous serions tous étourdis.
(Ce n'est pas moi qui le dit: «L'arche originaire Terre ne se meut pas», Husserl, E.,)
La philosophie et la médecine sont les deux grandes faillites de l'humanité.  La première ne parvient pas à expliquer pourquoi l'on meurt et l'autre ne réussit pas à nous garder en vie.

Il n'y a de science que de l'universel, croit-on depuis Aristote.  Alors pourquoi n'y a-t-il que des individus?

Les «sciences de la nature» ont imposé partout leur modèle.  Nous vivons sous le règne de la pensée qui calcule et formalise.  Tout le reste n'est que billevesées ou contes pour enfants.  Tout le reste, comme l'amour, l'amitié, la haine, l'envie, l'espoir, le doute.  Autant de choses inutiles, improductives, irréelles.

La science affirme que deux et deux ont toujours fait, font et feront toujours quatre.  La belle affaire!  D'abord quatre quoi?  Puis ensuite, ces quatre, sont-ils assez? trop?

Autant l'homme est un errant, autant il aime tout ce qui n'erre pas.  Les vérités éternelles, les valeurs sûres, les royaumes de mille ans; voilà son credo.  Il erre, d'absolus en certitudes.

Le couple est encore le meilleur équipage pour arpenter l'enfer.  À défaut de s'y trouver vraiment, il peut l'inventer.

Viser plus haut que la gloire et l'argent?  Viser le ciel?  C'est en effet la meilleure manière de chercher son profit.

La plupart s'occupent de bêtises qui existent à peine, moi, je m'occupe de grandes choses qui n'existent pas.

Les Anciens poursuivaient le bonheur en pratiquant la vertu.  Nos contemporains poursuivent la vertu en pratiquant le bonheur.  C'est le Paradis à crédit.

C'est au vieillissement de la population que l'on doit le fait que les médias d'information soient obnubilés par la santé.  Vivement un nouveau Baby-Boum pour que l'on ait à nouveau droit à des émissions pour enfants et à des reportages sur le Père Noël.

Si tous les animateurs de télévision se demandaient, avant de commencer leur émission, si ce qu'ils ont à dire méritent d'être dit à des milliers de personnes, les ventes de livres reprendraient du mieux.

Les «jeunes chercheurs» devraient tenter de publier leurs premiers articles dans les meilleures revues.  À titre d'information, les meilleures revues sont celles où ont déjà publié ceux qui évaluent les jeunes chercheurs.

Les meilleurs «jeunes chercheurs» sont ceux que l'on dirige.

L'idée que l'univers ait commencé dans une grande explosion ainsi que celle qui prétend qu'il s'étend de plus en plus dans le vide sont le fait d'un scientifique amateur de maïs soufflé.  On a remarqué cependant que c'était toujours sa femme, et jamais lui-même, qui allait acheter les grains de maïs.  On a aussi noté qu'il avait la mauvaise habitude de ne jamais ramasser les grains éclatés qui étaient tombés par terre.

De loin elle me parut jeune.  Puis, comme elle s'approchait, chaque pas lui ajoutait un pli au visage, une mèche de cheveux gris.  Lorsqu'elle frappa enfin à ma porte, il était temps qu'elle arrive.

Au sceptique qui ose affirmer son scepticisme on reproche généralement d'au moins croire à celui-là et d'ainsi se contredire.  C'est ne pas s'aviser qu'il n'y a que la raison qui ne puisse endurer l'incohérence; la réalité, elle, s'en accommode fort bien.

Il est aussi facile de se faire aimer de tous que de traverser un lac à la nage en laissant toute l'eau d'un même côté.

La rancune, c'est fatigant.  Je ne suis pas rancunier, mais c'est par pure paresse.

Il vaut mieux avoir des ennemis puissants que des amis sans pouvoir.  Cela conduit aux mêmes conséquences, mais au moins alors on a quelqu'un à haïr.

Je croyais au monde et en la Raison jusqu'à ce que je m'avise que tous ne reconnaissaient pas les mérites du système métrique.

Vieillir, c'est notamment voir les autres se mettent à aimer des trucs que l'on déteste.

On ne trouve la justice immanente nulle part.  Par contre, on tombe partout (et sans le vouloir) sur l'injustice ambiante.

Le Retour à la Nature dites-vous?  Vraiment?  Cette Nature qui repose tout entière sur l'unique principe de la prédation?  Quel étrange espoir.

L'univers est, dit-on, parfaitement indifférent aux individualités qui le composent.  Ce qui compte, c'est le général, la race, l'espèce.  Les individus sont interchangeables et leur disparition n'entraîne aucun émoi.  Dieu était statisticien.

Il faut hurler avec les loups, dit le proverbe.  Mais pas seulement hurler; il faut aussi haïr, craindre, errer avec eux.  Si seulement il ne s'agissait que de hurler.

L'ennui avec la naïveté, c'est qu'à chaque génération elle renaît intacte alors qu'il faut toute une vie pour en venir à bout.

Un petite mise à pied dans l'entreprise, un grand pas pour les actionnaires.

L'art de la litote, que l'on appelle aujourd'hui «rectitude politique», veut qu'en disant le moins on pense le plus.  Ainsi, le «non-voyant» y voit-il encore moins que l'aveugle.

Le véritable art politique consiste à faire passer des mesures progressistes pour des initiatives populaires.  Pas le contraire.

Les êtres mesquins s'annoncent toujours par l'une ou l'autre mesquinerie, ce qui leur procure un net avantage sur les gens bons.

Là où on hésite trop, j'affirme.  Là où on est trop sûr de soi, je doute.  C'est comme dans les chaloupes: tous ne doivent pas s'asseoir du même côté.

Pourquoi certains en veulent-ils autant à la loterie?  Après tout, voilà bien la seule façon véritablement honnête de devenir riche.

Mais... à la Loto, la combinaison 1-2-3-4-5-6 a autant de chances d'être la bonne que n'importe quelle autre...

La meilleure preuve de la supériorité de l'esprit sur la «nature»?  Cette dernière n'est jamais si bien accomplie que lorsque l'autre ne s'en mêle pas.

Un shampooing «naturel» est-il agressif?

On peut payer par chèque, traite bancaire, virement électronique, carte de crédit, de débit, à puce rechargeable…  C'est d'un compliqué.  Un jour, pour simplifier tout ça, on inventera la monnaie.
(Celle-là, Dieu sait par quel chemin, elle avait fini dans le Sélection de Reader's Digest...  La gloire!)

Spécialiste: personne qui renonce à toutes formes de compétences dans l'espoir d'en posséder une.

Autrefois, le genre qui convenait à la pensée sérieuse était la Somme.  Thomas d'Aquin, et bien d'autres, moins célèbres, s'y sont adonnés.  Aujourd'hui, ce serait plutôt l'Addition.  On propose une petite chose par ci, puis une autre (qui lui ressemble) par là, et on laisse au lecteur le soin d'imaginer le total que cela peut représenter.  Autre genre à la mode, la Multiplication: à partir d'une seule petite pensée, puis en changeant quelque peu la sauce, on obtient un nombre étonnant de petits textes qu'on peut ensuite aller vendre au marché.  
Pour les années à venir, je propose la Soustraction.  Cela consisterait à prendre toutes les Sommes, les Additions et les Multiplications et à les ramener à une taille qui corresponde à leur propos essentiel.  On pourrait ensuite faire des Sommes des Soustractions et parvenir enfin à la quintessence.

À écouter les représentants des diverses factions politiques, au soir des élections, on constate que, gagnants ou perdants, ils affirment tous avoir d'excellentes raisons de se réjouir des résultats qu'ils ont obtenus.  Au fond, il n'y a alors que l'électeur qui ait de bonnes raisons de s'inquiéter.

Courant à ce rendez-vous où j'ai tant à dire, j'ai si bien répété mon texte pendant ma course qu'à peine y suis-je arrivé que je n'ai plus rien à raconter.

La lourdeur de l'expression écrite est souvent celle de l'esprit qui la lit.

La «pédagogie par projets» prétend permettre à l'élève, voire à l'étudiant, de découvrir par lui-même les principes et les règles par lesquels il pourra apprendre.  Sachant que tout exercice de la raison ne fait que ramener l'inconnu appréhendé au déjà connu, on peut douter qu'une telle méthode ne soit ou n'ait jamais été applicable.  Cette «philosophie» éducative imagine l'individu comme une centrifugeuse; il suffirait qu'elle tourne sur elle-même pour qu'en sorte le savoir.  Pardon?  Oui, je sais, Socrate penchait pour une telle conception, lui qui «accouchait» les hommes de leurs idées.  Mais tout le monde n'est pas Socrate.

Le médium c'est le message, disait MacLuhan.  On n'a pas encore tiré de ça toutes les conclusions utiles, et notamment le fait que ce que l'on apprend en jouant ne sera jamais autre chose qu'un jouet.

Il est nécessaire de réformer les méthodes d'enseignement depuis que l'on paie des personnes pour réformer les méthodes d'enseignement.

La jeunesse fera toujours mieux l'unanimité que l'expérience.  C'est qu'au contraire de cette dernière, elle est toujours incontestable et pertinente.
L'expérience fera toujours mieux l'unanimité que la jeunesse.  C'est qu'au contraire de cette dernière, elle est toujours rare et unique.

Le flair étonnant dont font preuve les commanditaires de «recherches scientifiques» et qui ne leur fait commander que celles qui entérineront leurs secrets espoirs n'a d'égal que la naïveté de ceux qui pensent que de telles recherches peuvent être menées sans que l'on sache à l'avance ce qu'il s'agira de démontrer.

Quand on veut tuer son chien, on commande une recherche scientifique afin de démontrer qu'il a la rage.

Faire preuve de tolérance à tous égards et tout tolérer, voilà qui est fort différent.

Le premier orthodoxe marchait dans le néant.

Ah! ces vitesses limites.  Si seulement l'état de la chaussée permettait de les atteindre!

Les circonstances qui nous ouvrent des portes ne laissent souvent passer que des courants d'air.

Tôt ou tard, les hypocondriaques finissent par avoir raison.

Pour vivre mieux et en meilleure santé, vivez moins longtemps!

La logique aux logiciens!  Et que les autres en soient épargnés.

Avancer vers l'objectif, ce n'est rien; c'est du fait de l'avoir atteint que naît la difficulté.

Peu de choses qui soient aussi inconfortables que de s'opposer à l'arrière-garde tout en étant en désaccord avec l'avant-garde.

Ces vies qui tournent à vide, avec un peu d'effort il est possible de les faire tourner en rond.

Il ne faut jamais laisser tout à fait son destin entre les mains de son Destin.

Essayez donc de raisonner une angoisse.  Par contre, il est très facile d'affoler une raison.

Mieux vaut une sombre mélancolie que pas de sentiment du tout.

On a tort de croire à la plénitude et à la cohérence des traités de philosophie sous prétexte qu'ils sont divisés en chapitres, ont un commencement et une fin.

La fin de la métaphysique coïncida avec le début de la statistique.

Un jour ou l'autre, nous finirons bien par vendre notre eau aux Américains.  Même que nous irons la leur porter.

Pour réduire le nombre de pauvres, il suffit de mieux savoir les compter.  La lutte contre la pauvreté passe par l'augmentation des subventions à la recherche.

Les journalistes financiers seraient-ils de bons herméneutes, qui rapportent les propos des analystes financiers, mauvais devins?

Ceux qui n'ont pas souffert sont des bavards.  Ceux qui souffrent n'écoutent pas.  Ceux qui ont trop souffert n'ont plus rien à dire.

Que font les héros après la victoire?

Ceux qui, tout au long de leur vie, ont été cons, ne le deviennent pas moins sous le seul prétexte qu'à un certain moment ils se décident à crever.

Le pire est que cette Nature qui nous mène à l'abattoir nous tient rigueur de ce qu'on lui adresse des reproches.

Un chien regarde bien un évêque, mais il ne lui viendra pas à l'idée de dire la messe.

Aimer la vie, c'est faire confiance à qui, un jour, nous trahira.

Ce qui fait l'intérêt d'une réponse c'est la dignité de la question.

Dieu n'existe pas.  Mais s'il existait, le rencontrant, il faudrait bien le tuer.  Je suis sûr qu'il comprendrait.  Et s'il ne comprenait pas?  Tant pis, puisqu'Il pardonne.

La vertu, c'est lourd à porter.  Voilà pourquoi ceux qui pensent en avoir tiennent tant à ce que les autres en aient aussi; afin de répartir la charge.

L'aérophagie mentale est la pire des maladies.  Celui qui en est atteint rote comme un porc à toute heure du jour et de la nuit.  Que ce qu'il exprime alors soit compréhensible par d'autres, voilà bien la preuve de notre commune grossièreté.

La vertu est plus intolérante que le vice.

L'«intelligence» des hommes, c'est un peu comme la couleur des pigeons.  Il est possible de s'y intéresser de près, en savant, et de juger de toutes les nuances, faisant de chaque volatile un spécimen unique, distinct, et apercevant ici ou là un oiseau rare.  On peut aussi appréhender la chose plus globalement, en sage, et s'aviser de ce que, au fond, ils sont tous gris.

La preuve de la supériorité des trains sur les automobiles: on voit souvent les premiers tirer des voitures, jamais l'inverse.

La nausée du fêtard, la dépression de l'amant, la honte du criminel, le cafard du maniaque, l'ennui du riche, la désillusion du philosophe, le doute du sage.  Toute jubilation attend sa gifle.

L'aphorisme fait montre de beaucoup de tact, qui peut avoir tous les défauts, n'importe quelle qualité, mais n'est jamais assez pour qu'on ne puisse l'anéantir d'un simple revers de la main.

À chaque printemps je me dis: comment ces arbres peuvent-ils accepter de faire pousser des feuilles encore une fois?

La préciosité avec laquelle l'étudiant ouvre les Grands Livres est inversement proportionnelle à sa capacité d'en tirer quelque chose.

Séjourner dans l'étrange confort d’une angoisse familière.

Le saint patron des philosophes contemporains est en fait l'antique Chrysippe, fils d’Appolonios.  À propos de lui, ce cher Diogène Laërce. écrivait : «Il multipliait le nombre de ses livres en traitant souvent la même doctrine, en écrivant tout ce qui lui venait à l’esprit, en se corrigeant à plusieurs reprises et en ayant recours à la citation d’une multitude de témoignages (…).»

La madame porte des gants chirurgicaux pour préparer ton sandwich, mais rend la monnaie sans les avoir enlevés.

Les consignes étouffent le génie, mais permettent à l'imbécile de survivre plus aisément.

Jeune, je m'ennuyais moins.  C'est qu'à propos de tout et de rien je m'inquiétais davantage.

Doit-on continuer de prendre des photographies de couchers de soleil, ou peut-on se satisfaire de celles dont on dispose déjà?

C'était l'époque des grandes études pseudo-scientifiques, largement subventionnées, qui tentaient d'établir des rapports de causalité à partir de simples occurrences statistiques.  Ainsi, interrogé à savoir dans quelle direction se trouvait la ville de Lyon, le chercheur, l'ignorant, répondait: «Beaucoup parmi ceux qui sont partis par là ont affirmé l'avoir trouvée.  Sont beaucoup moins nombreux ceux qui, empruntant cette direction-ci, en ont dit autant.»

Il arrive parfois que l'homme parle si bien de Dieu qu'on serait porté à croire à l'un ou à l'autre.

Si Dieu nous avait donné la morale comme il nous a prêté la Nature, les vaches dogmatiques pourraient se traire.

Il est incorrect de cultiver son jardin intérieur dans le but de le montrer aux autres.

Toute une vie à se demander si Dieu existe.  Toute une vie à répondre: non!  N'est-ce pas la plus fascinante manière d'être en constant rapport avec Lui?

Job, le veinard, pouvait au moins adresser ses reproches à quelqu'un.

Vendre son âme au Diable?  C'est un marché de vendeurs, non d'acheteurs.

Après qu’il eut appris qu’on appelait le petit doigt «auriculaire», le jeune Kant passa plusieurs années à se demander s’il avait le droit de s’en servir pour se décrotter le nez.

















 
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now