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  • Yvon Corbeil

(IG) Temps et conscience


Parmi les nombreuses élucubrations de la mécanique quantique qui peuvent retenir notre attention, il y a surtout, me semble-t-il, celle qui exprime le fait suivant: l'état de la matière n'est pas stable et la stabilité dont elle semble témoigner dépend en fait de l'observateur, qui «arrête» le «réel» en l'interprétant.


Voilà une manière de présenter la chose, bien entendu, qui ne correspond qu'à un exercice lyrique, poétique. On peut poursuivre donc: pas de prétentions à la science ou à la vérité ici.


Ce qui est amusant dans cette histoire, c'est d'inviter le temps dans une telle représentation de la réalité. Le temps est à la fois ce que l'on perçoit et ce que l'on vit. On n'en a jamais percé le mystère. La compréhension naïve, quotidienne, qu'on en a le montre comme un continuum, s'étirant, en passé et avenir, de chaque côté de quelque chose qu'à défaut de mieux nous appelons le présent.


Ce «présent», déjà, pose problème. On le comprend superficiellement à la manière dont on regarde une photographie. Le continuum a été stoppé et on a, devant les yeux, un «instantané». Cette compréhension du présent comme une stase dans le continuum est évidemment ridicule. Car cet instantané n'a aucun sens s'il n'est pas lié au passé et à l'avenir. De fait, dans tout présent il y a appréhension de quelque chose et ce quelque chose est toujours nécessairement reconnu, de sorte qu'il fait par essence référence au connu qui le compose. Aucun «présent» n'a de sens comme «présent» sans le passé qui le compose.


Mais quel rôle joue alors l'avenir? Vraisemblablement d'abord celui de transformer immédiatement le présent en passé. Le présent passe; s'il ne passait pas, s'il se bloquait dans une stase éternelle, le passé ne pourrait venir lui donner son sens, car le passé lui-même n'a le sens d'être passé que parce qu'il est présent. Vachement compliqué, non?


Mais là où ça devient vraiment intéressant, c'est d'essayer de comprendre la conscience alors qu'elle se heurte à ce phénomène. En général, naïvement encore, on met la conscience en présence du temps. On la pense comme une entité séparée, flottant quelque part dans le néant et observant le temps, y distinguant passé, présent et avenir. Mais ce genre d'«observation» est en fait impossible. D'abord parce que ce que la conscience prétend apercevoir (la distinction passé, présent, avenir) est faux (cf. supra). Mais surtout parce que cette conscience qui affirme observer le temps ne peut en fait rien faire d'autre que de l'observer. La conscience est liée au temps d'une manière intrinsèque, essentielle, et non pas à la manière d'un regard extérieur qui verrait quelque chose devant elle.


Une conclusion possible de cette réflexion, c'est que la conscience est le temps, lequel, autrement, n'existe pas.


Si la mécanique quantique présente les choses d'une manière convenable (ce qui n'est pas sûr, hein...), cela signifie en fait que c'est la conscience qui «fixe» le réel à sa manière.


Si tel était le cas, il faudrait ensuite tenter de comprendre pourquoi l'autre, mon voisin, mon ami, semble confirmer "ma" réalité, en convenant avec moi d'un certain nombre de choses autour de nous. Il n'y a alors qu'une seule solution: pour tout le genre humain il n'y a en fait qu'une seule et même conscience.


Quel délire !

..........


Fabulons !

Il y a bel et bien des « tiroirs » dans la conscience du réel. Le rêve crée une nouvelle réalité dans laquelle on s'insère, mais celle-ci peut, à son tour, comporter un autre « rêve » qui devient en quelque sorte le rêve du rêve.


Le rêve: Je me retrouve à donner un cours, mais j'ai le temps, du moins je le crois, de participer d'abord à une course. La course est un rêve que je fais. Mais le temps de ce rêve n'est pas suffisant pour faire toute la course. Je dois la quitter avant terme afin de regagner l'autre rêve (le cours).


Cette histoire de la relation conscience et temps est troublante. C'est la conscience qui jette un cadre temporel dans lequel, ensuite, on se trouve enfermé, jusqu'à ce que le rêve prenne fin.


Lorsque le rêve prend fin, on se retrouve... dans le rêve du dessus!


À ne pas trop prendre garde aux exigences de la rationalité « ordinaire », on aurait tendance à extrapoler. Cette existence que nous connaissons pourrait très bien n'être, elle aussi, qu'un cadre temporel fixé par la conscience; un rêve, dont on émerge lorsque le temps imparti à celui-ci se termine.


Une chose me semble de plus en plus claire: le temps linéaire, tel qu'on a l'habitude de se le représenter, n'est pas une « réalité » au sens que nous donnons habituellement à ce terme. C'est une construction de l'esprit. Notre conviction de sa réalité témoigne davantage de notre communauté spirituelle, à nous les hommes, que d'une quelconque réalité extérieure et indubitable.

..........


Encore le temps...

(J'imagine que moins il m'en reste, plus il m'obsède.)

La conception linéaire du temps est strictement l'affaire des corps individués. «Quelque chose» s'amasse en grappe et celle-ci perdure - malgré, de fait, les transformations constantes des plus petites «grappes» dont elle est composée -.


On peut imaginer que chez l'animal, ce qui équivaut à leur «conscience» est parfaitement branché sur cette durée de la grappe. Dès lors, pas de conscience dite «temporelle» et, donc, pas de faculté de représentation (1).


D'où l'idée que la conscience des hommes n'est en fait rien d'autre que le temps. Car même si on veut accorder le temps linéaire à l'actualité des grappes, force est d'admettre que cette actualité ne l'implique pas, qu'elle n'est que le résultat d'une représentation qui la sépare d'un avant et d'un après et qu'elle dépend donc, pour être ce qu'elle est, du témoignage d'une conscience.

(Ainsi se trouve résolu le vieux koan zen: l'arbre qui tombe sans témoin au milieu de la forêt ne tombe jamais... Hé hé...)


Ce qui devient troublant, c'est de penser la suite. En adoptant la conception linéaire du temps, la distinction que nous faisons entre passé, présent et avenir n'a en fait aucun sens. En effet, pour penser l'avenir et le passé selon cette linéarité, il faut en fait que le présent se déplace de l'un ou l'autre côté du point qu'il détermine. De sorte que c'est le présent qui prétend assister au passé ou à l'avenir, qui affirme l'observer. Mais ce faisant, c'est le présent qui se donne en présence ce passé ou cet avenir. On voit cette anomalie absurde dans les mauvais films de science-fiction: l'acteur se revoit dans le passé, comme s'il s'agissait d'une réalité inscrite à jamais dans l'intimité universelle. On oublie alors que ce qu'il prétend voir est en fait tout à fait inexistant, puisqu'il recrée, dans son présent, non seulement l'acte de voir ce passé, mais bel et bien ce passé comme présent.


Compliqué hein... Prenons un exemple.


14 juillet 1789, la prise de la Bastille. Voilà un événement historique à la réalité incontestable, auquel on peut se référer comme à un événement passé, et que l'on peut se redonner ad nauseam au présent - on peut même en faire un film si on veut.


Bien entendu, c'est un événement sujet à interprétation - les nombreux livres où on en parle l'attestent -, de sorte qu'il n'est peut-être pas bien «fixé» dans le temps. Alors prenons un autre exemple, plus récent et pour lequel on possède des documents filmés. Disons les tours du World Trade Center par exemple. Comment imaginer que ce passé-là n'est pas réel? Certes il y a eu là extinction de grappes: celles des vivants qui y ont perdu la vie, celles des avions, celles des édifices. Indéniable. Mais ces faits de grappes sont comme l'arbre qui tombe dans la forêt sans témoin. Ce qui crée la réalité de ces événements sont ceux qui, doués d'une faculté de représentation, voient ces scènes, les revoient, les imaginent, s'en souviennent... Lorsqu'on médite la chose, on se rend compte que, de fait, l'événement en question n'a pas de réalité comme tel, et gagne cette réalité chaque fois que quelqu'un le voit, le revoit, s'en souvient...


Le fait des grappes, tout aussi incroyablement «réel» qu'il puisse paraître, ne l'est pas. Il ne le devient que par et dans son intégration à une conscience.


Maintenant, si on examine non plus ces faits, mais bien la conscience qui les a-perçoit, on s'avise que si elle prétend détecter une temporalité linéaire des grappes ce n'est que parce qu'elle-même n'est pas soumise à cette temporalité. Au départ, rien de plus normal. Si la conscience était elle-même soumise à la temporalité linéaire, elle serait incapable de créer la distinction passé-présent-avenir; elle suivrait cette temporalité exactement comme la grappe le fait et ne pourrait en aucun cas avoir conscience d'être cette grappe.


La question primordiale serait alors: la conscience est-elle atemporelle, ou est-elle (ou a-t-elle...) une temporalité différente? Pour avancer sur ce chemin, il faut tenter de prendre conscience de la conscience (!) alors qu'elle n'est pas en train de prendre conscience d'une grappe... Autrement dit, alors qu'elle se détache du «suivi temporel linéaire» des grappes. Que se passe-t-il alors? C'est l'état d'inconscience. Malheureusement, l'inconscience étant ce quelle est, on n'apprend consciemment que peu de choses d'elle (à moins de vouloir découvrir si on avait réellement envie de baiser sa mère...). Il faut donc se rabattre, faute de grives..., sur des états limitrophes: veille hypnagogique, souvenirs de rêves, méditations lunatiques...


On s'est souvent penché sur ces états plus ou moins altérés de conscience, et on y a toujours découvert... ce qu'on avait envie, dès le départ, d'y trouver. Alors faisons comme les autres (un peu...).


Mais en fait, je ne m'intéresse pas ici aux matériaux que constituent les "objets" a-perçus par cette conscience "altérée", ce qui m'intéresse c'est de savoir si on y détecte une forme de temporalité. La réponse me semble être évidemment oui, pour la raison très simple que l'a-perception de ces "objets" transmet du sens, des significations. Je ne parle pas ici de symbolisme ou d'"interprétation des rêves". Je parle strictement de la reconnaissance des objets a-perçus. Dans de tels états de conscience, j'a-perçois des grappes que je connais et que je reconnais. Généralement, elles ne se comportent pas comme à l'habitude, ne sont évidemment pas soumises à leur temporalité linéaire de grappe. N'empêche que j'ai conscience d'elles, c'est-à-dire qu'elles sont objets pour moi.


Dans mon rêve, j'a-perçois une clé, qui se transforme bientôt en tire-bouchon, lequel va ouvrir une bouteille de vin que je verse ensuite sur le siège de la voiture. Aucun sens dira-t-on? Faux. La clé a été reconnue comme «clé», et toute grappe-clé a un passé et un avenir; celui d'ouvrir des portes, d'avoir été perdue, etc. Sans temporalité d'aucune sorte, la clé ne peut pas être reconnue comme clé.


Ce qui nous gène lorsque nous nous remémorons de tels rêves, c'est l'incongruité de la suite temporelle a-perçue en regard de la temporalité linéaire: une clé ne se transforme pas en tire-bouchon. Mais en fait, ce qui devrait d'abord nous étonner, c'est plutôt l'absence de réaction de la conscience qui "assiste" à cette transformation. Si je voyais, avec mes yeux de grappe, une clé se transformer en tire-bouchon, je m'étonnerais (au moins...); mais cette même conscience mienne ne s'étonne pas du tout de cette transformation lorsqu'elle se produit dans mes rêves. Pourquoi? C'est pourtant bien la même conscience: elle charrie avec elle des souvenirs qui me sont propres, mais surtout des sentiments ou des émotions que je connais et que je reconnais.


Poursuivons le chemin. Qu'est-ce qui ne crée pas d'étonnement? L'habituel. Ma grappe laisse une clé sur le coin de la table et sort prendre l'air. Lorsqu'elle revient, la clé est toujours là où je l'ai laissée. Habituel. Pas d'étonnement. Ce qui étonne, c'est la rupture avec l'habituel. Et cette rupture, si elle surgit, doit être réparée. Causalité, temporalité linéaire: si la clé n'est plus là, c'est que quelqu'un l'a pris, c'est que le chat l'a fait tomber, c'est que j'ai cru par erreur l'avoir mise sur la table alors qu'en fait je l'avais laissée dans ma poche, exactement là où je la retrouve à l'instant... fin de la rupture, fin de l'étonnement.


Alors posons à nouveau la question: pourquoi ma conscience de rêve ne s'étonne-t-elle pas qu'une clé se transforme en tire-bouchon? Parce que sa temporalité est autre. Dans un "monde" où les grappes ne sont pas soumises aux stases cycliques qui les font durer, elles n'ont d'autre "réalité" que d'être a-perçues. Mais si on revient en arrière, on se rappellera que les faits passés n'ont pas davantage d'autre "réalité" que celle d'être ré-a-perçus... Pas simple...


Mon corps est soumis à la temporalité linéaire des stases cycliques des grappes. Je me vois dans un miroir et, du coup, je ne peux en douter. Cette temporalité à laquelle est soumise mon corps, ma conscience l'ignore en tant qu'état, ce qui lui permet de la constater. C'est du moins ce que l'on croit généralement. Mais moi, je crois que la conscience ne "constate" pas la temporalité des corps; elle s'amuse à croire à des stases afin, en quelque sorte, de ralentir sa propre vitesse, qui est trop grande.


À bien y penser, une clé peut parfaitement se changer en tire-bouchon... si on lui donne le temps...


Conclusion? Pfff... La conscience donne-t-elle le temps ou si elle-même y est soumise? La conscience adopte la temporalité linéaire pour son commerce avec les grappes, mais fonctionne selon un autre mode temporel lorsqu'elle se libère de cette tâche. Ce faisant, on découvre en fait que le temps linéaire n'a aucun sens, sinon celui que lui confère une conscience qui, pour elle-même, fonctionne d'une autre manière. Elle est davantage fondatrice de temps qu'elle-même est fondée dans le temps. Pourtant, elle se donne des "objets" signifiants, ce qui implique qu'elle soit intrinsèquement temporelle (et non pas seulement atemporelle, fondatrice de temps). Que peut bien être ce "temps"-là?


(1) La représentation n'est rien d'autre qu'une disjonction temporelle qui se distingue de l'actualité de la grappe. Toute représentation implique la conscience dite «temporelle».

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